Paix fantasmée et paix réelle

Paix fantasmée et paix réelle
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Le « vivre ensemble » à l’épreuve du tragique de l’histoire

Prenons-nous nos désirs pour la réalité ?

Nos démocraties libérales sont fatiguées. Croulant sous le feu roulant des critiques de leur passé (guerres mondiales, colonisation, etc), elles n’ont de cesse que de vanter les bienfaits d’un monde bon enfant, au sein duquel tous les conflits seraient, sinon résolus, du moins apaisés. Que ce soient les rapports entre les sexes, entre les peuples, entre majorités et minorités, ou entre les religions, l’Occident rêve d’un monde réconcilié ici et maintenant. Ce désir obsessionnel, certes légitime, explique par exemple le succès de l’expression de « vivre-ensemble ». Mais ne prend-on pas un peu vite nos désirs pour la réalité ?

Vouloir la paix est une bonne chose. Mais s’aveugler volontairement au sujet des conditions nécessaires pour y parvenir, en est une autre. Or, en négligeant le caractère tragique de l’histoire, certains courants d’opinion de nos démocraties, loin de promouvoir la réconciliation des parties jadis en conflit, ne font au contraire que s’aveugler au sujet d’ une réalité qui, pour être latente et moins visible qu’autrefois, n’en est pas moins présente. En effet, décrire le réel avec des euphémismes est une méthode vouée à l’échec. Le réveil n’en sera que plus brutal.

D’où vient cette croyance que le tragique aurait déserté les contrées de notre société de consommation ? Je discerne trois points capables de rendre compte de cette erreur de diagnostic : le poids de l’histoire, une vision optimiste et volontariste de la politique, et en troisième lieu l’économisme envahissant de nos sociétés de consommation.

Le poids de l’histoire

Pour ce qui touche le poids de l’histoire, nos démocraties, en faisant un bilan critique de leur passé, ont fantasmé un monde sans frontières ni violence ni guerres. Au vu de cette déclaration d’intention, on peut légitiment se poser la question : pourquoi l’Occident est-il la seule partie du monde à haïr à ce point son histoire ? La seule réponse pertinente réside dans la spécificité de notre civilisation, issue à la fois du judéo-christianisme et des Lumières, qui a favorisé l’esprit critique et a placé la barre des valeurs de l’estime des autres (êtres humains) assez haut pour devenir capable de jeter un regard sans concession sur ses propres pratiques. (Au demeurant, point besoin de nous enorgueillir de cette caractéristique. Nous l’avons héritée de notre culture. Nos vertus propres n’y sont pour rien. Ceci dit afin de ne pas cultiver un sentiment de supériorité, qui ne pourrait que se retourner contre nous).

Revenons à notre tradition d’auto-critique. Ce qui était, à l’origine, une qualité a vite tourné à la détestation de soi. L’esprit critique s’est transformé en une machine folle de repentance obsessionnelle. La liberté d’examiner sans préjugé ethnocentrique notre histoire, liberté que nous héritons de notre atavisme culturel, a basculé en séances d’auto-flagellation. Les fils, qui avaient des comptes à régler avec leurs pères, et plus généralement avec l’autorité et les anciennes institutions, ont trouvé ce prétexte de libre examen des « heures sombres » de notre histoire, afin de les déchoir de leur piédestal, et par contre-coup de se constituer un capital moral et politique considérable, en s’érigeant de la sorte en autorités suprêmes pour dire le bien et le mal, et en se sculptant au passage des statues avantageuses pour leurs ego.

Contradiction du progressisme radical

La haine de soi a ainsi entraîné le préjugé selon lequel reconnaître que des conflits pouvaient toujours surgir entre groupements de cultures différentes, était déjà un acte d’agression contre le monde tel que le rêve le progressisme idéologique. Cependant, au-delà des postures flatteuses qu’il adopte, ce dernier est pris dans une contradiction qui, si elle est insoluble, n’en constitue pas moins un danger pour nos libertés. D’un côté le progressisme croit qu’un monde sans frontières est possible, et rêve au grand soir du grand mélange et de la mixité généralisée. D’un autre côté, cette radicalité ne peut survivre idéologiquement qu’en désignant des ennemis : cryptofascistes, nationalistes, phallocrates en tout genre, et rendant plus hermétique que jamais la frontière entre bons et méchants. Le manichéisme du progressisme le rend totalement inapte à incarner la paix que son idéologie vante néanmoins comme son objectif suprême.

Méfions-nous des idéologies qui nous vantent l’harmonie entre les peuples, mais qui ne peuvent pas s’empêcher de se fabriquer des boucs émissaires afin de légitimer leurs prises de position extrémistes, et dont les théoriciens vivent en vase clos, dans un entre-soi qui contredit leur supposée « ouverture d’esprit ».

Une politique en apesanteur

Le second terrain sur lequel prospère ce déni de la dimension tragique de l’histoire, est l’espace politique. Selon une certaine vulgate néo-libérale, la genèse des communautés politiques dépendrait d’un contrat initial conclu entre leurs membres. Ces communautés seraient des constructions nées de la volonté des individus de s’associer afin de prospérer ensemble, et de se prémunir d’autre part des risques de violence endogène. Cependant cette vision est assez réductrice. Elle tend à nous faire accroire que les individus choisissent leur communauté politique. Or celle-ci préexiste aux volontés individuelles. De plus, ce qui fait que les individus vivent ensemble n’est pas de l’ordre du contrat, mais tient à une conformité de goût, de mœurs et de culture. L’oublier, c’est se condamner à ne pas comprendre les tensions qui surgissent entre groupes de cultures différentes. Dans l’absolu, que les différences s’accordent est une belle chose. Mais dans la réalité, le poids de l’humain et l’inertie des idiosyncrasies culturelles, rendent cette concorde plus problématique.

Prisonnières de leur postulats contractualistes, nos sociétés néo-libérales, en mettant l’individu au centre, ont cru possible de gérer la communauté politique comme une entreprise. C’est ainsi qu’un jargon managérial s’est substitué au devoir de transmission des fondamentaux de notre identité nationale. Le « peuple » est devenu une entité purement juridique, sans passé, sans substrat culturel sédimenté par les siècles, ni incarnation dans un mode de vie bien défini. Le « peuple » est désormais un mot-valise, un joker de rhétorique derrière lequel l’idéologie passe-partout essaye de revendre des « valeurs de la République » assez démonétisées, trop abstraites, trop vagues, pour parler à l’homme de la rue.

Incantations tournant à vide

Ce cache-misère des « valeurs » essaye d’apaiser tant bien que mal les tensions inter-communautaires. Cependant, cet appel pathétique aux « valeurs de la Républiques » participe lui aussi au déni du tragique. Au lieu de lancer des incantations au « vivre ensemble » des différences, les politiques seraient mieux inspirés de consolider l’assimilation des populations « différentes » au pays où celles-ci ont choisi de vivre. Sur ce plan, refuser de voir la réalité en face, c’est paver l’enfer de bonnes intentions. Le Bien ne se construit pas en faisant l’impasse sur le Vrai.

Une communauté politique ne se construit pas uniquement avec des normes et des « valeurs ». En négligeant le sentiment d’appartenance commune, le libéralisme abstrait ne fait que creuser sa tombe, et surtout, plus grave, sèment les germes de conflits à venir. Le communautarisme en constitue un prodrome inquiétant.

Le libéralisme politique, en faisant abstraction de l’histoire, croit pouvoir nous prémunir des conflits en faisant émerger un individu vierge de toute appartenance, de tout passé hérité. Il s’agit là d’une utopie dangereuse. Comme les individus, les peuples possèdent une mémoire. Le passé resurgit toujours. Chassez-le par la porte, il reviendra par la fenêtre. Le mieux est encore d’en reconnaître l’influence et de l’honorer afin qu’il ne débouche pas sur une tragédie, plutôt que de le nier, et que cette occultation n’entraîne ressentiment et désir de revanche.

Les hommes ne sont pas des choses

Enfin, le déni du tragique s’alimente également de l’économisme. Selon cette croyance, tous les conflits seraient solubles dans le bien-être matériel et le totem de la « croissance ». Cette superstition nous empêche par exemple de reconnaître l’aspect spécifiquement religieux du désir de djihad de certains jeunes. L’économisme tente de nous expliquer que l’envie de partir en Syrie ou en Irak pour rejoindre les troupes de Daech résulte d’une relégation économique ou sociale, alors que ce radicalisme possède sa logique religieuse propre, indépendante de la situation objective des individus qu’elle travaille avant de les faire basculer. Le « recul de la République » dans les quartiers « sensibles » n’explique pas tout.

Mais comment cet économisme pourrait-il d’ailleurs nous ouvrir les yeux sur le tragique de l’histoire, alors que son objectif ultime consiste à traiter les hommes comme des choses, et à remplacer le gouvernement des premiers par le traitement technocratique des secondes ? Extirper la dimension tragique de la circulation d’une marchandise, que cette dernière soit un produit manufacturé, un service immatériel ou bien une force humaine de travail, est toujours possible. Il en va différemment avec les populations humaines, leurs désirs et leurs passions !

Deux matérialismes

D’autant plus que cet économisme nous infantilise à la longue. Le libéralisme croit être en mesure de répondre à tous nos désirs. Selon lui, tous nos intérêts seraient matériels. Cette vision réductrice, et passablement erronée, de l’être humain n’est pas l’apanage de cette idéologie : le socialisme partage lui aussi cette croyance, à cette différence près qu’il confie à l’Etat le soin de nous fournir en hochets de tout poil afin de résoudre le tragique inhérent à la condition humaine. Libéralisme et socialisme : deux matérialismes qui pensent pouvoir nous empêcher de nous taper dessus en nous abreuvant de technologie, de produits high tech, de «services» tarifés, d’assistance ou de contrats d’assurance !

Ces deux matérialismes nous bercent de l’illusion que toutes les réconciliations sont possibles à condition que nous fermions les yeux sur nos exigences spirituelles et que sacrifiions ces dernières sur l’autel du bien-être. Cruel déni de la dimension spirituelle de l’être humain ! Aussi, certains, dans le but de chloroformer nos aspirations plus hautes que l’acte de consommer, n’hésitent pas à faire passer le désir religieux pour un germe de conflit potentiel ! D’un côté, on vante les différences ; d’un autre, on jette la suspicion sur les traditions : cherchez l’erreur !

La paix avant tout, mais de façon intelligente

Bien sûr, tout le monde est pour la paix et l’apaisement. Cependant, on ne fait pas chuter la température en cassant le thermomètre. Reconnaître la dimension tragique de la vie des peuples, ce n’est pas entretenir un état de guerre larvée entre eux. Au contraire, c’est poser les bons diagnostics, afin de se prémunir contre les radicalisations, nationalistes ou religieuses, susceptibles de mettre en péril le fragile équilibre de la paix. Cette dernière reste toujours l’objectif suprême. Mais la paix n’est pas seulement une affaire de sentiments, de bonnes intentions, ou de simple volonté. Elle ne peut perdurer qu’en prenant en compte la vérité des situations. On ne bâtira pas la paix derrière le dos de l’histoire et de la mémoire des peuples.

A propos de l'auteur

Jean-Michel Castaing Auteur pamphlétaire et écrivain toulousain

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