Le nouveau visage du fanatisme

Un inquiétant mouvement de fond se fait jour au sein de l’extrême gauche européenne et américaine : celui d’enfermer les minorités soi-disant « discriminées » dans leurs identités, et de les y maintenir, de gré ou de force.

Compétition au sommet

La surenchère dans la victimisation, qui génère chez les minorités cet enfermement identitaire, résulte pour une part de la concurrence que se livrent entre eux les chefs de l’extrême gauche. En effet, certains leaders de cette mouvance, conscients de leurs positions instables dues à la surenchère de nouveaux militants plus radicaux qu’eux, appréhendent de se voir déborder sur leur gauche au sujet de la défense des minorités.

De ce combat des chefs, né de leur hantise de se voir contester leur leadership, résulte par contre-coup une course effrénée à la victimisation chez leur clientèle des minorités. Comment expliquer pareil phénomène ?

Dans le but de capter l’adhésion de celles et de ceux qui se sentent discriminés, chaque leader, en concurrence avec son alter-ego, tente de les persuader qu’il est le mieux placé pour les défendre. Dans ce but, il n’hésitera pas à peindre le tableau le plus sombre possible de l’oppression afin de se vanter d’être le seul à pouvoir la déjouer, pour la simple raison qu’il a été le premier à la détecter. Ainsi, la concurrence au sommet pousse à l’exacerbation des ressentiments par des peintures de plus en plus noires de la réalité.

fanatisme
Le fanatisme, un cycle sans fin qui fait le jeu des plus cyniques et des plus opportunistes.

Sus aux bourreaux qui s’ignorent !

Une américaine arguera de ses origines amérindienne pour s’estimer plus légitime à porter le combat féministe qu’une militante blanche d’origine anglo-saxonne. Mais elle sera vite contestée par une afro-américaine bi-sexuelle qui se prévaudra de la double dimension de son exclusion, à la fois sexuelle et ethnique, pour lui contester son rôle de porte-parole des victimes. Mais que celle-ci ait prononcé des paroles malheureuses contre les Juifs ou les musulmans, et la voilà à son tour disqualifiée pour s’autoproclamer étendard de la cause des discriminés. Dans le même temps, une personne d’origine juive qui coche toutes les cases pourra se voir néanmoins reprocher la politique de l’Etat d’Israël, et déchoir ainsi du trône de Miss Minorité.

Quant à l’homme qui aime les Juifs, les musulmans, les transsexuels, les homosexuels, les femmes, les Noirs et les Asiatiques, et qui ne s’est jamais approprié, par exemple à l’occasion d’une pièce de théâtre amateur, le personnage d’une victime dont ses ancêtres n’ont pas partagé le destin (par exemple en interprétant, après s’être grimé le visage, le rôle d’un esclave noir), s’il a le malheur d’être blanc, il sera toutefois impitoyablement recalé. Son crime ? Sa « blanchitude » rédhibitoire le rend inapte à prendre la tête du magistère de la lutte contre toutes les discriminations. En effet, le mâle blanc reste ad vitam aeternam le symbole de l’oppression, surtout si, de surcroît, il est hétérosexuel, chrétien et européen !

Un enfermement dommageable pour tous

Chaque minorité s’enferme de la sorte dans sa propre identité. A une femme qui désire être considérée comme une personne comme une autre, indépendamment de son identité sexuelle, on rétorquera qu’elle est victime d’un déni dicté par « la loi des mâles ». Elle sera priée séance tenante de se revendiquer femme avant tout, c’est-à-dire de s’enfermer dans sa propre catégorie sexuelle. Or, lire un(e) auteur(e) seulement parce qu’elle est femme, et en tant qu’auteure féminine, n’est-ce pas lui dénier la possibilité d’être un auteur majeur indépendamment de son sexe ? Je ne lis pas Molière ou Shakespeare parce qu’ils sont des écrivains mâles !

Résultat : chacun est assigné à résidence dans sa spécificité. Vous devez impérativement parler en tant que Noir, femme, musulman ou européen. Et si quelqu’un n’est pas d’accord avec cette injonction, désire que son propos dépasse le lieu d’assignation de son origine, et parler par conséquent au nom de l’humanité commune, on lui objecte illico qu’il est victime de l’universalisme occidental, cet universalisme qui a été la caution intellectuelle de la colonisation des espaces extra-européens.

Guerre larvée

Les minorités deviennent de la sorte, selon leurs mauvais mentors, inaptes à parler au nom de tous. Est-ce ainsi que nous les respecterons le mieux ? Si le récit littéraire d’un Amérindien n’est pas capable de transcender l’expérience de sa communauté, pour intéresser l’humanité en son ensemble, au nom de quoi devrais-je le lire, moi, en tant que Français ? Cet enfermement de chacun dans sa communauté n’est-il pas le meilleur moyen de dresser les hommes les uns contre les autres, en les poussant à s’ignorer mutuellement, et à nourrir conséquemment les pires préjugés les uns sur les autres ? Ou bien le moyen d’ établir des classements d’excellence entre communautés, ce qui serait une façon de rétablir indirectement un racisme implicite ?

Arrêtons de trop nous focaliser sur les particularités. Sinon, nous courrons le risque de désagréger la communauté nationale. Tout le monde sera perdant dans l’affaire. Surtout si au communautarisme s’ajoute la compétition et la concurrence entre victimes.

Un mouvement qui dévore ses propres enfants

En plus de pousser au séparatisme et d’alimenter la haine, ce radicalisme est également gangrenée par de multiples contradictions. Un exemple ? Le mouvement désire à la fois que les personnes transgenres soient reconnues dans leurs droits, mais que le salafisme le soit également dans son credo ! Or la foi salafiste vomit l’idéologie transgenre ! Que choisir ? Mais le progressisme n’a cure de ses contradictions. La haine de l’homme blanc lui tient lieu de substrat idéologique. Cette détestation agit comme un ciment qui fait tenir ensemble intégrisme religieux, radicalisme progressiste et jusqu’au-boutisme sociétal ! Comment expliquer une telle inconséquence de la part du radicalisme progressiste ?

Au fond, ce n’est pas d’abord le souci des victimes qui lui importe, mais d’assouvir un ressentiment. Un ressentiment que certains leaders exploitent afin de s’assurer la prédominance au sein de cette mouvance revendicative. Ce qui implique pour eux de dénoncer toutes les discriminations, et cela même chez eux ! C’est ainsi que celui qui veut prendre la tête de cette croisade en faveurs des minorités opprimées ira jusqu’à confesser que lui aussi a nourri jadis des préjugés racistes, homophobes, islamophobes, que lui aussi a été contaminé par l’idéologie abjecte de l’Occident colonisateur ! Cette séance d’auto-critique sera censée l’accréditer, de par son poids de sincérité et de repentance, pour le rôle moteur qu’il prétend jouer dans cette lutte.

Dans sa phase terminale, le fanatisme du progressisme radical dévore ses propres enfants, qui se voient sommés de retourner leur prédication contre eux-mêmes ! Ce cycle sans fin d’épurations internes fait le jeu des plus cyniques et des plus opportunistes. Le mouvement qui était censé accoucher des plus « purs » finit par être repris en main par les plus calculateurs. Qui veut faire l’ange fait la bête…

A la recherche de la Victime chimiquement pure

On retrouve là ce goût de la transparence intégrale qui est le socle de tous les fanatismes religieux et des pouvoirs totalitaires. Selon cette logique, personne n’est jamais assez victime – victime des autres, des fachos, comme de ses propres préjugés ! Tous sont appelés à venir confesser leurs péchés. Après avoir dénoncé son voisin, chacun est invité à s’accuser soi-même ! Et cela dans le dessein de ne voir « aucune tête dépasser », et d’extraire de cet alambic idéologique la Victime chimiquement pure ! Qui arrêtera cette surenchère mortifère ?

A propos de l'auteur

Jean-Michel Castaing Auteur pamphlétaire et écrivain toulousain

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