Lutter contre les fake news : un combat perdu d’avance ?

Lutter contre les fake news : un combat perdu d’avance ?
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Lutte contre les fake news

Quand la politique s’en mêle

Excédés par les fake news qui circulent sur Facebook et Google (via YouTube), les parlementaires américains ont résolu d’y mettre un terme. Les fake news sont des fausses informations que propagent certains utilisateurs des réseaux sociaux.

Pourquoi cette subite sollicitude pour la vérité de la part des hommes politiques d’outre-Atlantique ? En fait, cette volonté de s’attaquer à ces fausses informations est liée à la dernière campagne présidentielle américaine. Les agents du FBI se sont en effet aperçu que la Russie avait fait circuler à cette occasion sur les réseaux numériques un tas de rumeurs erronées.

Désirant tirer les leçons de cette intrusion, le Congrès aspire à règlementer les deux géants du Net, en les incitant à plus de transparence dans leurs pratiques. En février dernier, ceux-ci avaient d’ailleurs pris les devants pour lutter contre la propagation de fake news, en demandant à certains médias de vérifier les infos qui circulaient sur leurs sites. Plus récemment, Facebook a même décidé de confier à des milliers de salariés le soin de surveiller les contenus sur lesquels plane le soupçon de mensonge.

Pub et vide éditorial

Faut-il prendre ces résolutions au sérieux ? Pour en bien juger, il est nécessaire d’interroger le mode de fonctionnement d’un réseau social comme Facebook, plutôt que la sincérité de ses dirigeants. En effet, ce qui s’y partage est le fait des utilisateurs, non des salariés de la firme. Le contenu partagé sur la Toile y est mis par tout un chacun. Facebook n’a pas de ligne éditoriale. Aussi n’est-il pas soumis au même code déontologique qu’un journal d’information.

Il y a plus : ses principales sources de revenus sont la publicité. Or celle-ci dépend entièrement des contenus « partagés », et de la vitesse à laquelle s’opère ce partage entre internautes. Autrement dit, la pub n’est en aucune manière indexée sur la véracité de l’info. Plus le contenu sera populaire, plus la pub qui se greffera dessus sera payante. Or, qu’un contenu soit « populaire » n’est pas un gage de véracité.

Juridiquement non responsable ?

Pour ces deux motifs, on peut douter que le géant numérique aille jusqu’au bout de sa résolution de lutter contre les fake news. Sa ligne de défense est d’ailleurs assez simple, et découle de son mode de fonctionnement. Ses dirigeants affirment que le réseau social n’est qu’une plateforme qui ne fait qu’héberger les contenus postés par ses utilisateurs ou certains médias. Facebook estime donc de ne pas être responsable de ce qu’ils publient sur son site d’« hébergement ». N’étant pas un éditeur, le réseau social affirme qu’il lui est impossible de contrôler tout ce que ses utilisateurs y déversent chaque jour. Il promet cependant qu’il fera des efforts à l’avenir pour ce qui touche les messages à connotation politique.

Un continent rétif à l’autorité

Mais il est une raison, plus essentielle, qui fait douter de la réussite de l’entreprise d’éradiquer les fake news de l’espace numérique. C’est que la notion de vérité n’est pas la plus populaire sur le Net. Certes, il y est beaucoup question de transparence, de démasquer les hypocrites qui donnent une belle image d’eux à la surface médiatique, et au sujet desquels les réseaux sociaux se chargent de la mission de gratter la couche de plâtre afin de révéler la façade peu reluisante qui se cache dessous. Le Web est justicier à ses heures. Il ne lui déplaît pas à l’occasion de faire tomber les masques. Cette mission est d’ailleurs favorisée par l’anonymat sous lequel sévissent certains de ses utilisateurs.

Cependant, au-delà de ce prurit de justice masquée, ou de délation, subsiste une méfiance instinctive chez les internautes militants, envers la thèse qu’il existerait « une » vérité. Le geek se défie des instances qui le surplombent, qu’il s’agisse de personnes ayant autorité, ou bien de notions transcendantes, comme le Vrai ou le Bien. Le numérique fonctionne à l’horizontale, sans dieu ni maître, se rêvant parfois comme une démocratie directe, court-circuitant les instances représentatives. Sur un autre plan, plus philosophique, le webnaute compulsif considère que la « vérité » n’est pas antérieure à sa recherche « surfante ». Si elle existe, elle se situerait plutôt, d’après lui, à l’arrivée de sa quête du Graal numérique, avec la souris sur son tapis en guise d’ Excalibur.

Pour cette raison, la chasse aux erreurs et aux mensonges reste très problématique à l’intérieur du continent numérique. Celui-ci privilégiera toujours le nomade sur le sédentaire, la vitesse au recueillement, la subjectivité des désirs au toujours-déjà-là de la Tradition. Dans ces conditions, la vérité se retrouve assez souvent connotée négativement, comme signe d’intolérance et de fermeture. Prétendre la posséder n’est pas loin de vous transformer en Torquemada en puissance.

Les limites du Web en matière de vérité

Les thuriféraires du Web nous rétorqueront qu’il s’agit, avec les fake news, de dénoncer les erreurs factuelles, et non de dire la «Vérité». Mais qui ira vérifier la véracité de l’info ? Et au nom de quoi tranche-t-on, pour décider si telle nouvelle partagée relève de l’intox, et non de la réalité objective ? Suffira-t-il d’envoyer des observateurs sur le terrain ? Mais qu’en sera-t-il d’une info touchant un homme politique d’un pays étranger ? Et quelle part tiendront dans ces dénonciations les convictions partisanes ?
En définitive, le souci de la véracité des news factuelles ne peut faire indéfiniment l’impasse sur ce que l’on appelle, ou ce que l’on conçoit, comme étant « la vérité ».

Mais existe-il sur un réseau social, simple plateforme d’hébergement de contenus qu’y déversent, sans concertation entre eux, ses utilisateurs, un espace dévolu au dévoilement, ou bien à l’approfondissement, de la vérité? Et si oui, qui décidera du contenu de cette dernière ?

« Post-vérité » et société de spectacle

On a même parlé de « post-vérité » à propos du relativisme que la révolution numérique avait favorisé. On voit par là que le problème dépasse la simple question de savoir si l’info est fondée ou pas dans sa réalité. Si le méta-statut de la vérité est attaqué, par « ruissellement » celui de la véracité des news ponctuelles le sera à son tour. Rester indifférent à la notion de vérité aura, tôt ou tard, des conséquences à un niveau très concret.

Le souci de la vérité s’entretient. En le négligeant, nous nous condamnons à rester à la surface des choses. Ce mauvais pli finit par nous rendre indifférents à l’aspérité de la réalité. Pourvu que cette dernière soit scénarisée, convenablement mise en scène, qu’elle s’intègre à la logique de la société de spectacle, et nous voilà satisfaits !
Enfin, ne soyons pas naïfs. Depuis la modernité, la politique tire sa légitimité de sa volonté et de son pouvoir de transformer le réel. Pour ce faire, elle est bien obligée d’en déformer parfois la perception afin de justifier son projet…Dans son livre La société de spectacle, Guy Debord (1931-1994) affirmait que « le vrai est un moment du faux ». Thèse soutenable quand on pense que la transparence passe chez beaucoup pour l’apothéose de la vérité. Mais certains hommes politiques n’ont pas de scrupules pour soutenir l’inverse…

Ces réserves ne disqualifient les louables efforts dépensés pour traquer les fausses infos. Gardons simplement à l’esprit les limites des réseaux sociaux en cette matière. Limites qui sont inhérentes à ce qu’ils sont par nature, indépendamment de la bonne volonté de leurs dirigeants, comme de celle de la majorité de leurs utilisateurs.

A propos de l'auteur

Jean-Michel Castaing Auteur pamphlétaire et écrivain toulousain

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