Les GAFA, géants du Net menacent-ils nos libertés ?

Les GAFA, géants du Net menacent-ils nos libertés ?
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Les GAFA, ces géant du Net et nos libertés

Le gigantisme qui frappe les entreprises dominantes du Net, les « Gafa » (Google, Apple, Facebook et Amazon), ne laisse pas d’inquiéter parmi les sphères dirigeantes. Ces craintes ne concernent pas seulement l’économie, mais aussi la politique et la culture. Ces trois dimensions de la vie publique sont en effet très impactées par les positions dominantes acquises par les géants numériques.

Situation monopolistique

Au plan économique, la taille à laquelle ces entreprises sont parvenues les a transformées en entités monopolistiques. Chacune dans son secteur est en passe de « tuer » ce qui reste de concurrence, c’est-à-dire les acteurs économiques qui voudraient leur disputer leur part de marché. Quelques chiffres nous révèlent ce fait mieux que de longs discours : leur capitalisation boursière avoisine les 3000 milliards de dollars ! A eux seuls Google et Facebook préemptent 80 % de la valeur publicitaire des annonceurs du Net.

Cette situation dominante alarme les autorités économiques. On connaît l’ allergie des USA aux positions monopolistiques. Tout le monde a en mémoire le démantèlement de la Standard Oil. L’administration américaine renouvellera-t-elle, avec les géants numériques, ce qu’elle avait réussi à imposer à l’industrie pétrolière au XX ième siècle ? Grave et pressante question.
Car les inconvénient du gigantisme des mastodontes du Net sont nombreux. Ceux-ci sont en mesure d’étouffer l’innovation dans l’oeuf, afin de voir leurs standards perdurer. Au niveau des prix, le monopole n’est jamais bon pour l’acheteur, et l’économie en général. Bien sûr, ces firmes rétorqueront que leurs accès sont gratuits. Cependant, en captant la majorité des recettes publicitaires, elles empêchent indirectement la concurrence, en la privant de ressources, de proposer une offre alternative aux consommateurs.

Enfin, leur extraterritorialité les rend hors d’atteinte du fisc. Ce qui signifie que sous les bons sentiments qu’elles affichent, derrière leurs PDG à sweat à capuche, « cools » et si peu « hiérarchiques », se cachent en fait des acteurs économiques qui ne contribuent en aucune façon au bien commun. En effet, se dérober à l’impôt, cela revient à laisser au citoyen-lambda le soin de payer pour les hôpitaux, les routes et autres services publics. Ici aussi, il y a loin de l’apparence décontractée des cadres et de la vertu supposée apaisante et conviviale des « échanges horizontaux » sur les réseaux sociaux, à la réalité des pratiques économiques autrement moins ragoûtantes.

Risque de concentration des pouvoirs

Au niveau politique, la puissance démesurée des « Gafa » suscite la crainte que les millions de données (le fameux Big Data) dont ils disposent ne soient exploitées par des volontés intrusives ou malveillantes. Déjà, le respect de la vie privée devient de plus en plus problématique depuis l’intrusion des gadgets numériques dans nos existences. Une kyrielle d’objets seront connectés à Internet prochainement. Cette tendance devrait s’accentuer avec la montée en puissance de l’intelligence artificielle. Déjà la puissance des algorithmes permet de connaître les goûts et les inclinaisons de chacun. Mais il n’est pas seulement question d’objets : nos organes seront eux aussi connectés ! Qu’en sera-t-il quand cette masse d’informations tombera entre des mains ténébreuses ? « Big Brother » n’est plus un scénario de science-fiction. La politique ne pourra plus faire l’impasse sur cette tendance lourde, et se défausser au bénéfice des seuls « spécialistes ». Va-t-on assister à l’émergence d’un totalitarisme d’un genre nouveau ? Les politiques auront-ils encore leur mot à dire dans l’affaire ? Pourront-ils réglementer des pratiques qui auront pour elles l’aura de l’innovation technologique et le souci de la facilitation des tâches de l’existence quotidienne ?

A l’heure de l’économie de l’information, des médias et du tout numérique, plus que jamais « savoir, c’est pouvoir ». Aussi la position dominante des « Gafa » ne questionne-t-elle pas seulement l’économie, mais également la politique. Posséder des tas de données sur les citoyens constitue un instrument capable de conférer à un pouvoir malveillant une mainmise sur l’ensemble de la société. A la situation de monopole économique s’ajoute dès lors la concentration des pouvoirs entre un nombre toujours plus restreint d’acteurs politiques, élus ou non-élus. Dans ce contexte, quel contrôle peut-on envisager pour garantir nos libertés face aux géants du Net ? Dans les années à venir, le problème s’invitera dans les débats de façon de plus en plus pressante. Du moins, c’est le voeu que formulent tous les amis de la liberté. Puissions-nous en être les témoins, sinon la passivité en ce domaine signifiera de facto abdication.

Le risque de concentration des pouvoirs n’est pas en effet un épouvantail de contes pour enfants. Prenez les réseaux sociaux : c’est une tribune, mais aussi un tribunal, un espace qui veut faire « progresser » la législation dans certains domaines, un forum, un hébergeur de sites d’information capable de se substituer à la presse écrite, mais aussi une fenêtre par laquelle certains décisionnaires politiques annoncent les mesures qu’ils viennent de prendre, un réseau d’informations, etc. Il ne faudrait que la séparation des quatre pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire et médiatique) tombe en désuétude à cause de l’ubiquité, de l’omniscience et de l’omnipotence du Net !

Une culture au rabais ?

Enfin, le gigantisme des acteurs dominants du Net met également la culture en péril. Ayant écrasé la concurrence, deviendront-ils les seuls intermédiaires entre les créateurs et le public ? La crainte n’est pas infondée. Déjà, des milliers d’oeuvres sont mises en ligne par Google sans l’assentiment de leurs propriétaires et auteurs. Il est certain que la puissance des « Gafa » va pousser le législateur à revoir les règles de contrôle du droit à la propriété intellectuelle.
Il n’est pas dans l’intérêt de ces géants numériques que l’internaute aille voir ailleurs en matière culturelle. Comment s’y prennent-ils pour le retenir ? En lui servant gratuitement le maximum d’offre culturelle. Mais cette gratuité en aval se répercute en amont, avec la mauvaise habitude de piller « gratuitement » les oeuvres des auteurs. Au fond, il s’agit d’une forme de chantage, élaboré sous les auspices trompeurs d’une supposée « gratuité désintéressée » : « Je suis en position dominante en tant que serveur pour diffuser vos créations. En échange, vous me «prêtez» gratuitement celles-ci ! ».

Quant à ceux qui ne se prêteront pas à ce jeu de dupes, ils risquent de pâtir d’une invisibilité numérique préjudiciable à leur notoriété, mais aussi à la rémunération de leur travail. La fameuse « gratuité » du Net est une fausse bonne idée pour ce qui regarde les créations culturelles.

Une logique gengis-khanesque

Economie, politique, culture : dans ces trois domaines, le gigantisme des « Gafa » n’est pas le meilleur avenir dont puisse rêver notre désir de liberté. Ces firmes ont dépassé la taille critique au-delà de laquelle elles deviennent incontrôlables par la puissance publique.

La liberté ne tombe pas des nues. C’est à nous de reprendre la main en ce domaine, si nous ne voulons pas devenir les victimes de ces géants qui sont maintenant prisonniers, quand bien même leurs dirigeants voudraient-ils la refréner, de la logique de l’accroissement de leur puissance,  de leur expansion irrépressible. Le gigantisme possède sa rationalité. Elle coïncide rarement avec celle de la sauvegarde des libertés et de la créativité.

A propos de l'auteur

Jean-Michel Castaing Auteur pamphlétaire et écrivain toulousain

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