Culture 2019 : Léonard de Vinci, un tagueur comme les autres ?

La culture à toutes les sauces

Si la culture est partout, si toute réalisation est « culturelle », dans quelle catégorie classerons-nous les oeuvres de Mozart, de Michel-Ange et de Proust ? Quel complexe se cache derrière l’affirmation selon laquelle le périmètre de la « culture » est partout, et son centre nulle-part ?

Extension du domaine de la culture

La réalité à laquelle l’hypermodernité applique le terme de « culture » n’a cessé de s’étendre. La cuisine, le rap, les graffitis urbains, les logorrhées sans queue ni tête des blogs numériques : toutes ces activités sont devenues des manifestations culturelles au même titre que les symphonies de Beethoven ou les autoportraits de Rembrandt. Cette extension du domaine de la culture s’inscrit dans le vaste mouvement du « pourtoustisme » : de même qu’il y a le mariage « pour tous », de même il existe la culture « pour tous ». Cette démocratisation à marche forcée traduit une réaction vis à vis d’une perception trop élitiste des « oeuvres de l’esprit ».

Cependant cette réaction égalitariste est un mauvais procès fait aux artistes des époques antérieures. Eux aussi ont écrit, peint, sculpté, composé, bâti, « pour tous ». Pourquoi alors cette insistance postmoderne sur l’impératif de démocratiser la culture ?

Un égalitariste forcené

En fait l’égalitarisme « culturel » est une suite logique de l’idéologique véhiculée par l’hypermodernité. Celle-ci hérite de la modernité, c’est-à-dire du « moment » historique qui l’a précédée, son mouvement vers toujours plus d’égalisation des conditions. Toute supériorité nous est devenue insupportable. Selon certains, déclarer une oeuvre « géniale » est un déni du droit à l’égalité. Dans la foulée, être l’auteur d’un chef-d’oeuvre équivaut à s’extraire perfidement de la condition commune, et à vouloir reconstituer une caste d’excellence, une aristocratie de l’esprit. Pour les coupeurs de têtes de l’égalitarisme, reconnaître la musique de Chopin comme supérieure au dernier clip plébiscité par les ados, est un jugement discriminant et attentatoire à l’égale dignité de tous.

La culture, une variable d’ajustement de la politique sociale

La « culture », telle que la comprend notre modernité tardive, relève-t-elle encore de l’activité de l’esprit ? N’est-elle pas plutôt devenue un slogan pour flatter la susceptibilité égalitariste des citoyens de la Cité où aucune tête ne doit dépasser ? N’importe quel blogeur aura le droit de se revendiquer artiste. Il n’existera plus d’ « auteur » à proprement parler. Toutes les statues seront déboulonnées. Tout le monde sera auteur – ou personne. Les marques de distinctions seront abolies. Telles dont quelques unes des promesses faites par les ultras de la culture nihiliste dans laquelle les classes populaires ne se reconnaîtront jamais.

Cependant, en flattant à l’encolure cet égalitarisme culturel, les idéologues des sociétés soi-disant « ouvertes » ne poursuivent pas un but totalement désintéressé. Quel dessein motive leur concert de louanges de tous les artistes auto-proclamés ? La situation présente n’est pas étrangère à leurs visées. Dans nos économies mondialisées, les écarts de revenus sont devenus si abyssaux, et l’injustice sociale si criante que la promotion de la « culture » tombe à pic : elle sert de « variable d’ajustement » à la politique « sociale » des gouvernants qui n’ont pas réussi à réduire les inégalités. Ainsi, la « politique culturelle » est chargée de la tâche ingrate d’atténuer la déception des citoyens quant aux promesses non tenues des « valeurs républicaines ».

La culture doit se méfier des oeillades de la politique

Le meilleur service que l’on puisse rendre aujourd’hui à la « culture » est de desserrer autour d’elle l’étau du politique, de ses vues trop explicitement «démocratiques » pour ne pas être intéressées. Enjeu politique, la « culture » est prise en effet sous le feu croisé du ressentiment de ceux qui soufflent sur les braises d’un désir d’égalité inassouvissable, et des désirs des hommes de pouvoir, toujours prêts à l’instrumentaliser dans le but d’en faire un adjuvant de leur « promo ».

Les authentiques amoureux de la culture, de leur côté, ont tout intérêt à poursuivre leur passion dans le secret, le silence, le recueillement, loin des passions qui voudraient les enrégimenter dans des combats pour lesquels ils ne sont pas faits. Ce n’est pas là un réflexe élitiste. Car il existe encore d’authentiques amoureux de la culture qui travaillent à l’apporter aux timides qui peinent à l’approcher de trop près parce qu’ils pensent à tort qu’elle est réservée à une « élite ». La culture est bien « pour tous » – ce qui ne l’empêche pas d’être exigeante.

A propos de l'auteur

Jean-Michel Castaing Auteur pamphlétaire et écrivain toulousain

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