Politiques et Médias : deux mondes qui s’aiment trop

Politiques et Médias : deux mondes qui s’aiment trop
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Les politiques et les Médias : Du face à face à l’entre soi

On connaissait le réflexe incoercible de certains journalistes politiques qui finissaient par se décider à franchir le Rubicon, en se lançant dans la politique. Ainsi le journaliste Bruno Roger-Petit est-il devenu porte-parole d’Emmanuel Macron. Depuis peu, on assiste au mouvement inverse. Un nouveau spectacle s’offre en effet à nous : celui d’anciens hommes ou femmes politiques qui se jettent dans le bain du journalisme ou du divertissement médiatique.

Jean-Pierre Raffarin, Clémentine Autain, Roselyne Bachelot, Aurélie Filippetti : les exemples semblent se multiplier à l’envi. Il serait intéressant d’interroger les Français au sujet de cette nouvelle pratique. Ces deux milieux, des médias et de la politique, sont parmi les plus impopulaires dans l’opinion. Qu’en sera-t-il alors de leur union ?

Des professions jumelles

Le passage du métier de politique à celui de journaliste, ou à celui d’animateur radio ou télé, risque de nourrir le soupçon de connivence entre les deux univers. Chacune de ces professions (excusez de qualifier la carrière politique de « profession », mais en France, on ne sait plus très bien qui sert qui, si c’est le pays qui est au service des dirigeants, ou bien l’inverse) possède ses codes, ses non-dit, ses conventions. Et ce sont souvent les mêmes. Politiques et journalistes, à force de se fréquenter, ont fini par déteindre les uns sur les autres. Les fauves se sont fascinés avant de s’apprivoiser mutuellement.
Experts dans l’art de parler, journalistes et politiques ont tellement de points communs qu’il était inévitable que des passerelles finissent par s’établir entre leurs deux univers.

Des mondes interchangeables ?

Ce va-et-vient entre sphère journalistique et sphère politique recèle trois dangers principaux.
Le premier réside dans le sentiment (qu’il soit fondé ou non) que ces deux mondes sont interchangeables. Ce qui signifie que la politique serait du journalisme, et que le journalisme serait de la politique.

La politique est du journalisme : l’homme politique est en passe de devenir le propre commentateur de son action, ou plutôt de son inaction. Un exemple entre mille : François Hollande passait plus de temps avec les journalistes qu’avec ses collaborateurs. Si le politique en est réduit à commenter, analyser le cours des choses, cela suppose que le poids de son action sur les événement est quasi-nul. Napoléon n’avait pas à créer sa propre gazette. Ses succès (ou ses échecs) parlaient pour lui. Un ancien politique reconverti dans le journalisme laisse à penser au contraire qu’il n’ a jamais fait qu’accompagner le cours des choses, en l’enrobant d’une rhétorique à l’intention des médias.

Second cas de figure : le journalisme est de la politique. Dans ce cas, qui se portera garant de l’objectivité des pratiques de la profession ? Investir les médias aura comme finalité de continuer la politique par d’autres moyens. Nous sommes ici en présence d’organes d’opinion, non d’information.
Une telle collision entre conviction et prétention à délivrer la vérité des faits, ne peut que susciter la suspicion. Il s’agit ni plus ni moins que de propagande, sous couvert d’un discours « impartial ». A la défiance entourant de toujours la parole des hommes politiques, vient s’ajouter le scepticisme accueillant les nouvelles que les médias nous dispensent : pourquoi celles-ci, et pas celles-là ? Quelle est la part de la politique dans le tri des infos ? Telles sont les questions que se pose le citoyen qui constate la collusion des sphères politique et journalistique.

L’objectivité à la trappe

Le deuxième danger, lié au premier, est le risque de manque d’objectivité, ou de partialité, tant dans le traitement de l’information que dans la conduite des affaires.
Du côté des médias, les politiques, en s’incrustant dans le journalisme, privilégieront toujours la nouvelle, ou l’analyse, la plus favorable à la vision du monde qu’ils ont portée en tant que cadre d’un parti. Certes, en théorie, un journaliste est censé ne pas avoir d’opinion. Mais point n’est besoin de l’expliciter formellement. Il lui suffit de sélectionner certains sujets, de hiérarchiser certains thèmes. Le journaliste n’a pas besoin de nous asséner ses convictions : il lui suffit de la donner à voir subliminalement à travers les sujets qu’il prétend examiner et la façon dont il les traite.

Du côté du journaliste qui devient homme politique, là aussi le risque est grand pour lui de succomber à la tentation de la manipulation. Qu’on ne se raconte pas d’histoire : les médias sont aussi une science de ce que l’on veut montrer (et ne pas montrer). Les médias apprennent à ses serviteurs l’art de l’image, du montage, de la coupure des discours (retenir la phrase-choc qui fera le buzz, prise au milieu d’un discours d’une heure trente). Avoir intégré les codes du journalisme (par exemple ne jamais enquêter sur les gens qui partagent les mêmes opinions que vous, ou que l’on veut ménager), peut s’avérer extrêmement profitable dans une carrière politique. Qui niera que savoir se tenir devant une caméra de télé, bien parler devant un micro, est un avantage pour un homme public ? Le politique passé par la case des médias pourra conseiller avantageusement les organisateurs d’une manifestation en leur apprenant l’art de « faire image » afin d’obtenir le meilleur rendement pour son traitement médiatique.

Dans tout cela, l’attention à la forme et le désir de plaire ne risquent-ils pas de supplanter le souci de l’intérêt public et de la vérité, fût-elle désagréable à entendre ?

Irresponsabilité

Le troisième danger de la collusion de ces deux mondes, réside dans le sentiment diffus que les hommes publics ne sont pas tout à fait responsables de leurs actes ou de leurs décisions. Un homme politique désavoué par les urnes, sera toujours en mesure de se recycler dans les médias. La possibilité lui sera offerte de donner son avis dans un talk-show, ou de venir faire le clown dans une émission de divertissement, à laquelle sa notoriété assurera une part d’audience non négligeable. Comme si sa carrière ne devait jamais finir ! Comme si ses échecs n’avaient au final qu’une importance toute relative. Comme si c’était à la politique de servir de tremplin à la carrière de son narcissisme, et non pas à lui de servir son pays.

Après cela, que l’on ne s’étonne pas du désamour des Français pour leurs hommes politiques, de leur scepticisme devant leurs discours, et du taux d’abstention aux élections…Suspicion à l’égard d’un monde politico-médiatique où on possède toujours une énième chance d’échouer, sans qu’il ne vous en coûte jamais rien…où la connivence d’un réseau dans l’ « autre monde » vous permettra toujours de rebondir, au cas où votre étoile commencerait à pâlir dans votre milieu d’origine…

La démocratie recyclée en société de spectacle

S’installe dès lors la méchante impression que la politique est un show, ou bien que le journalisme est de la politique continuée par d’autres moyens, une école de manipulation ; que ces deux milieux consanguins fonctionnent en circuit fermé, sans jamais être sanctionné par l’intrusion intempestive de la réalité. La démocratie n’a rien à gagner à cette confusions des genres.

La tribune libre de Jean-Michel Castaing

A propos de l'auteur

Jean-Michel Castaing Auteur pamphlétaire et écrivain toulousain

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