Une nouvelle pathologie : le bougisme perpétuel

Une nouvelle pathologie : le bougisme perpétuel
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Le bougisme ! Nouvel impératif catégorique.

« Bougez-vous ! » : tel est le mot d’ordre subliminal de notre époque.  Comme si elle voulait conjurer par là sa nécrose spirituelle. Afin de se persuader qu’elle est encore bien vivante, notre modernité tardive a besoin de sentir ses membres s’agiter. Tant pis si cette agitation se fait dans tous les sens, sans harmonie préétablie, ni finalité. L’essentiel réside dans la sensation de « bouger ». Miracle ! Le cadavre bouge encore !

Des temps obscurs où on ne (se) bougeait pas

Chaque époque a tiré sa légitimité de sa rupture avec la précédente, présentée comme le condensé de tous les défauts ou de tous les péchés du monde. Par exemple, les Temps Modernes ont assis la leur contre le repoussoir du soi-disant obscurantisme du Moyen-Âge. Pareille présentation de celui-ci était à la fois réductrice et malhonnête. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir la vie dure.

Pourquoi faire cette remarque à propos du bougisme de notre temps ? C’est que notre modernité tardive essaye elle aussi de tirer parti de ce qui la différencie des âges qui l’ont précédée, afin de renforcer le bien-fondé de son existence. Et dans son esprit, ce qui la caractérise, et la distingue des âges précédents, réside précisément dans sa faculté de bouger sans arrêt. Un peu comme si elle essayait de se vendre en nous faisant accroire qu’avant elle, dans les temps obscurs qui la précédaient, régnaient l’immobilisme et l’enkystement.

Prendre la vague, surfer sans but, et boire… la tasse

« Avant », prime était donnée au vieux, à la verticalité, à la fixité hiérarchique, aux identités rigides, au toujours-déjà-là, aux rôles fixés d’avances, aux rigidités. Maintenant, il s’agit de prendre le contre-pied de ce que les âges prétendument « réactionnaires » portaient au pinacle.

Ainsi l’absence de finalité ultime, au lieu d’être ressentie comme une terrible carence, est vantée par les thuriféraires du bougisme perpétuel comme une libération, une occasion de surfer d’une croyance à l’autre, de conjuguer le festif et le grave, la spiritualité et le bien-être, sans être incommodé par la prétendue « raideur » dogmatique des religions traditionnelles d’antan.

Il faut être curieux de tout, sans jamais s’attacher durablement à rien. Sautiller comme des pinsons d’un branche à l’autre. « Tranverser » : passer sans transition d’un type d’ activité à l’autre.

Surfer sans but, prendre la première vague qui vient, la plus aguichante et boire…la tasse du conformisme le plus niais. Le bougisme n’est-il pas en passe de devenir le principal obstacle à l’esprit critique ?

Une course sans fin ni but

Bougisme des corps dont la religion du sport se fait à la fois l’autel et le sacrificateur. Mais plus encore bougisme des esprits. Pour ce bougisme spirituel, le numérique se charge de fournir les moyens comme l’espace qui lui permettront de se donner libre cours. Avec son smart-phone dans la main, le geek est en mesure de naviguer dans tous les domaines. Le monde entier s’offre à lui. Du moins est-ce l’impression que lui donne cette ubiquité numérique. Plus besoin de sortir de chez lui pour « bouger » tout autour de la planète !

De plus, aucun pouvoir n’interfère dans cette course sans fin ni finalité. Aucune contrainte n’est capable d’arrêter ou réfréner cette quête sans objet. Pèlerin de nulle part, « l’homme qui bouge » semble se satisfaire de son mouvement perpétuel. Plus aucun passé ne le tire par la manche de la nostalgie, plus aucun avenir ne lui indique une direction, comme aucune espérance ne le pousse à regarder au-delà des apparences. Comme ces personnages de dessin-animé, qui continuent à marcher alors qu’ils ont déjà déjà franchi le bord de la falaise, il ne lui reste d’autre ressource que celle de bouger encore et encore pour ne pas tomber dans le vide

Retour du refoulé de la Fixité

A une première vue superficielle, notre adepte du bougisme paraît heureux dans cette horizontalité privée de sens ultime, de modèles, de direction. Mais chasser la nature, elle rentre par la fenêtre de la Toile. Fleurissent sur celle-ci les sites des pires dictatures de la Fixité. Je veux parler de la propagande islamiste qui vantent les temps bénis de la « communauté des origines », de ses moeurs écrites une fois pour toutes. C’est ainsi que le bougisme peut parfois finir sa course dans la rigidité doctrinale la plus obtuse. Et souvent la plus criminelle.

Les recruteurs du djihad « bougent » beaucoup eux aussi. Sur la planète numérique, comme dans la géographie réelle. Mais eux savent où ils vont. Même s’il ne semble pas que ces mouvements soient au service de l’esprit de finesse…

La sagesse de goûter l’ici et maintenant

Bouger sans cesse n’est pas un signe de bonne santé. Et certainement pas la preuve d’un anticonformisme en révolution permanente. Le vrai sage sait au contraire s’arrêter, s’asseoir, goûter l’ici et maintenant qui lui est dévolu, sans courir sans cesse après la nouveauté dernier cri, ou le dernier gadget technologique. L’authentique anticonformiste, c’est-à-dire celui qui ne se soumet pas aux normes imposées par l’air du temps, ne trouve pas son bonheur à bouger, mais plutôt à rendre grâce, à remercier le Créateur pour les dons qu’il lui est loisible de goûter sur le pas de la porte, ou à contempler simplement la beauté du monde, s’il n’est pas croyant.

Le sage ne bouge pas pour bouger. Il ne néglige pas cependant les voyages. Mais s’il prend un billet d’avion, ce n’est pas pour se convaincre qu’il est ouvert à « l’Autre », ou aux autres cultures, encore moins pour le plaisir de « bouger ». C’est tout simplement afin de s’émerveiller d’une civilisation différente de la sienne.

Jean-Michel Castaing

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A propos de l'auteur

Jean-Michel Castaing Auteur pamphlétaire et écrivain toulousain

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