Poésie des stations-service d’autoroute

Les stations-service, un communautarisme estival

Les vacances estivales représentent une période propice pour fréquenter les aires de services de nos autoroutes. Certes, nous prenons généralement ce réseau de circulation par commodité, pour aller plus vite, pour nous rendre d’un point à un autre dans les meilleures conditions. Aussi peut-il sembler impropre d’employer le mot « fréquenter » au sujet des stations-service qui jalonnent nos belles autoroutes de France. On s’y arrête, on y fait une halte, mais elles constituent rarement des étapes d’agrément.

Pourtant ces stations font pleinement partie de l’ingrédient des vacances. La première raison tient à ce qu’on y croise ceux qui partagent le même sort (heureux) que vous. Vous ne partez en congé tout seul ! Il existe indéniablement une jouissance de « faire peuple » en vacance. Votre destination a beau être différente de celles des autres, une sorte de communauté de destin vous lie à ceux qui y ont fait halte. L’expression est un peu forte, mais vous les avez bien gagnés, ces jours de congé !

Après tout, qu’importe ce que pensent les classes bavardes qui pèsent les mots au trébuchet de leur savoir, qui nous assomment de leurs logorrhées tout au long de l’année ! Vous vous sentez heureux de partager ces instants avec d’autres. Et cela n’est pas seulement valable pour le départ. Vous pouvez ressentir cette sensation au beau milieu de vos vacances, sur une aire d’autoroute quelconque.

Un espace de connivence

La station-service d’autoroute conjugue ainsi massification et individualisme. Elle est un point de ralliement, comme si tous les vacanciers s’étaient donné le mot pour la rejoindre. Mais ce point de convergence représente également le point de départ de la dispersion. Grâce à l’automobile, il n’existe plus d’itinéraire imposé. L’autoroute vous persuade que vous n’êtes pas seul, tout en vous permettant de rejoindre la destination de votre choix.

La station-service d’autoroute est un espace de connivence non-dite. Vous buvez le même café que les autres au même distributeur. On se comprend tacitement. C’est un peu comme si vous étiez entre initiés. D’ailleurs, l’autoroute est un espace fermé. Cependant personne n’en est exclu. C’est payant, soit. Mais ce n’est pas tous les jours l’été ! Et on ne vous demande pas votre pedigree au péage.

Enfin débarrassé des donneurs de leçons !

Attention ! Je ne parle pas ici des « aires de repos », mais bien des boutiques des stations-service qui vendent du carburant. Ces « aires de repos », où sont rituellement filmés les reportages télévisuels des départs de vacance (« hydratez-vous ! », « faites jouer vos enfants !»), ne possèdent aucun charme. Tout au plus permettent-elles aux journalistes de se transformer en donneurs de conseils. Pour votre part, vous n’avez que faire de cette morale écolo-hygiéniste.

D’ailleurs vous en avez plus qu’assez des donneurs de leçons qui vous expliquent doctement quels sont les gestes à adopter pour sauver la planète. Un matin, vous avez même entendu à la radio une grande prêtresse écologiste relayer une étude selon laquelle le geste de trier les ordures « rendait plus heureux » !

C’est à tout ce petit monde « écologiquement propre sur lui » que vous dites « stop ! » en flânant à l’intérieur de la première station-service d’autoroute venue. Là, pas de brigades qui vous verbalisent parce que vous avez eu un geste qui offense Gaïa (la déesse de la Terre). Pas de code déontologique du parfait trieur de déchets, affiché au mur. Vous pouvez donner à boire du coca à vos enfants sans que des regards réprobateurs vous toisent comme un délinquant, prêts à vous dénoncer. Dans une station-service, personne n’épie personne. Cool attitude de rigueur.

La mixité sociale pour de vrai

Et puis, ces stations-service, c’est aussi la mixité sociale. Riches, classe moyenne et pauvres se croisent sans en faire tout un fromage. Une façon de faire la nique aux moralistes parisiens de tous poils. Vous n’avez pas attendu les bobos des beaux arrondissements pour vous « mélanger ». A cette différence près que vous, vous le faites avec plaisir, sans le (re)commander aux autres, tandis que les bien-pensants, barricadés dans leurs quartiers de prédilection, restent dans leur entre-soi, sans se mêler à ceux dont ils vantent les vertus. Ces champions de la mixité ne se commettent jamais avec ceux qui ne pensent pas comme eux. Ces vertueux du mélange sont en fait les plus sectaires des hommes : ils disent mais ne font pas. Ces preux chevaliers de la lutte contre l’islamophobie et l’intolérance religieuse de notre passé, ces vaillants pourfendeurs de la domination du mâle blanc chrétien hétérosexuel, sont les premiers à inscrire leurs enfants à l’école privée catholique.

Les coudes appuyés sur la haute table ronde, tout en goûtant votre café expresso sorti du distributeur, vous inspirez avec délectation un air pur de tout moralisme, de tout Surmoi vous prescrivant ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut surtout pas commettre.

En sortant sur le parvis de la station, vous ne prenez pas un air chagrin en reniflant l’odeur d’essence, comme vous ne culpabilisez pas non plus en allumant le moteur de votre voiture en quittant cette étape rafraîchissante. Cette fois-ci, vous avez laissé tomber pour de bon la problématique, chère à Anne Hidalgo, des voies sur berges !

Jouir de la sensation de faire foule

En circulant dans la boutique de la station, vous jouissez de l’indifférenciation des conditions, ainsi que le faisait le regretté Jean Baudrillard en Californie. Vous êtes le peuple : « We, the people », comme il est dit sur le passeport américain.

On pourrait évoquer également Baudelaire, et son plaisir à se fondre dans les foules. Là, dans cette foule d’anonymes, vous ne songez pas à discuter des goûts et des couleurs qu’affectionnent vos co-initiés. Un tel est en partance, avec femme et enfants, pour son camping au bord de la mer, un autre se rend au festival de musique sacrée de La-Chaise-Dieu, un troisième rend visite à ses vieux parents en province. Et puis, il y a tous ces étrangers. Dans ces endroits bat le coeur de l’Europe des peuples. Pas besoin d’échanger des paroles : nous savons, britanniques, allemands, hollandais, belges, espagnols, italiens, et tous les autres, que nous partageons une même civilisation, malgré nos différences. Point besoin de dress-code ou d’interdits alimentaires pour être convaincus d’une même appartenance. Sans hostilité envers les autres civilisations.

La France oubliée

Ici se côtoient les Français auxquels on ne donne jamais la parole (sauf dans le journal de Jean-Pierre Pernaut). Il fait bon se fondre dans cette France méprisée. Cette France accueillante, alors qu’elle est accusée régulièrement de xénophobie. Votre présence sur cette aire aurait presque des allures d’acte militant ! Mais non ! Vous vous êtes arrêté juste pour vous reposer, et pour goûter la joie d’être ensemble.

Vous êtes de gauche, parce que vous vous réjouissez de la massifications des loisirs symbolisée par cette station-service où tout est disponible : eau minérale, cartes Michelin, sandwiches-caoutchouc, huile pour moteur, bouteilles de coco-cola, best-seller trop facile à lire, CD de Michelle Torr. Et dans le même temps, vous restez un indécrottable individualiste de droite : vous irez où bon vous semble avec votre voiture.

Vous êtes attaché au patrimoine culturel, artistique et architectural de la France. Et vous pensez que les autoroutes constituent le meilleur moyen de le visiter. On ne vous inoculera pas de sitôt le virus de la mauvais conscience !

Quant aux étapes des stations-service où règnerait le soi-disant « mauvais goût marchand de la mondialisation », elles vous permettent de croiser le bon peuple qui n’aura jamais l’heur de plaire aux éditorialistes des journaux qui-pensent-comme-il-faut. Une raison de plus pour vous y arrêter !

 

A propos de l'auteur

Jean-Michel Castaing Auteur pamphlétaire et écrivain toulousain

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