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Que léguerons-nous à nos enfants ? 0

La hantise de laisser le vide derrière soi

Le devoir de transmission est en passe de devenir une obsession pour une grande partie de la population. L’effondrement de la maîtrise de la langue française chez les jeunes générations menace en effet la perpétuation du parler correct, et donc celle du français comme trésor national.

D’un autre côté, l’ occultation du roman national au profit d’interminables verbiages sur des thèmes « transcendant » les époques, en plus d’inoculer aux élèves le virus de la mauvaise conscience, les empêche de se situer dans le temps, et d’assumer ainsi une généalogie claire de leur provenance historique. Quel héritage transmettrons-nous à nos enfants, s’ ils restent dans l’ignorance de leurs descendance culturelle, historique et politique ?

Des « héritiers sans testament » (René Char) ?

La déchristianisation rampante ajoute à l’ angoisse concernant cette lacune dans la chaîne de transmission. La religion chrétienne a irrigué l’histoire de notre pays depuis presque deux millénaires. La Gaule était chrétienne bien avant le baptême de Clovis. On ne comprend rien à la France si on n’a pas intégré son statut de fille aînée de l’Eglise, que l’on soit croyant ou pas. Vouloir transmettre notre culture sans maîtriser l’histoire et les notions élémentaires de la religion chrétienne, se révèle une entreprise impossible. Les jeunes Français n’ayant jamais fréquenté le catéchisme, n’ont pas seulement manqué l’occasion d’augmenter leurs connaissances en matière de foi, mais aussi en matière de culture.

Langue, histoire, religion : comment pouvons-nous décemment vouloir « transmettre » alors que nous négligeons le contenu même de cette transmission ? Celle-ci est-elle appelée à devenir un voeux pieux de notre hypermodernité, au même titre que le sacro-saint et fumeux « vivre-ensemble » ?

Le citoyen de notre époque a-t-il encore le sentiment d’être un obligé du monde qui l’a précédé ? Ou bien désire-t-il se bâtir à partir des seules ressources du Présent ? Mais quel présent ? Celui du smartphone, des nouvelles technologies de communication ? Ces gadgets arriveront-ils à nourrir son âme ?

Le maître d'école et sa classe, vers 1848, par Albert Anker (1831–1910)

Le maître d’école et sa classe, vers 1848, par Albert Anker (1831–1910)

Un enjeu de vie et de mort

Hantée par le souci de la transmission, l’hypermodernité devine qu’il y va avec celle-ci d’un enjeu existentiel qui transcende la simple préservation du passé. Il ne s’agit pas uniquement d’inciter les nouvelles générations à fréquenter les musées. Le désir de transmission relève d’une inquiétude plus fondamentale. Nous ne sommes pas des bêtes pour vivre uniquement dans le temps présent, accrochés à nos tablettes numériques comme à des bouées de sauvetage. Nous sommes des êtres spirituels, pétris et engendrés par l’esprit de ceux qui nous ont précédés. Notre gratitude envers eux ne doit s’arrêter aux chrysanthèmes dont on fleurit leurs tombes.

Une nation est un corps organique, au sein duquel les vivants n’ont pas tous les droits. Certes, il est hors de question que l’héritage des défunts obèrent la créativité et la liberté des vivants. Précisément, ceux que taraude le souci de la transmission pressentent que cette créativité et cette liberté ne sont pas nées d’hier, et qu’elles ne pourront survivre sans la sève que leur apportent les racines du passé. Dans la vie d’un individu comme dans celle d’une collectivité, les acquis d’un héritage comptent plus qu’on ne pense. Si ce dernier n’est pas transmis, la liberté ne repartira pas de zéro. Elle se muera au contraire en servitude à l’ « air du temps ».

La transmission ou la servitude

Une certaine idéologie nous a fait accroire que l’homme était en mesure que se construire lui-même, que le passé était un boulet. Selon elle, la liberté commande de rompre avec cette mentalité d’ « héritiers » qui ne fait que perpétuer les inégalités de jadis. Le passé ne représenterait que la duplication des privilèges de naissance, et la culture, qu’un code compris uniquement par les « bien nés ». Ainsi serait-il nécessaire de faire « table rase » afin de repartir sur des bases plus saines.

Depuis, nous sommes revenus de ce mythe de « l’homme auto-construit » et de la passion iconoclaste qui l’accompagne. Derrière les belles formules de cette idéologie, se dissimule la soumission des esprits au présent, aux dernières trouvailles technologiques et au prêt-à-penser. L’homme qui prétendait tout tirer de lui-même n’est plus qu’un fétu de paille, emporté par tous les vents des modes et des courants d’idées nés d’hier, et que demain périmera. Privé d’assises stables, de fondations, il est devenu une proie facile pour les prescripteurs du Marché.

Ignorant sa langue maternelle, notre « héritier sans testament », pieds et poings liés, se retrouve aliéné au langage que l’économie et les puissances du temps présent lui inculquent. Or une langue n’est jamais neutre. Les mots sont la menue monnaie de la pensée, disait Jules Renard. Ainsi, si nous ne transmettons pas l’héritage que les siècles nous ont légué, nos enfants penseront avec la langue des plus forts. Est-ce cet avenir que nous désirons pour eux ?

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