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La police dans les têtes 0

Police partout, vérité nulle part

Un organe de surveillance externalisé dans nos têtes.

Police dans nos têtes : Il existait jadis des instances, laïques ou religieuses, qui poursuivaient les auteurs des écrits ou des propos subversifs. Désormais, il semble que leurs existences soient devenues inutiles. Non pas que nous vivions dans un monde parfait, ou que tout le monde professe des paroles édifiantes, et agréées par la bien-pensance.

Mais un autre organe de répression a pris depuis le relais des officines inquisitoriales d’antan, afin de mettre au pas la pensée, et de nous inciter dans la foulée à penser droit et correct. L’originalité de cet organe de supervision consiste en ce qu’il n’agit pas de l’extérieur. Cette instance de censure et de contrôle opère maintenant de l’intérieur de nous mêmes !

Pas seulement dire, mais penser « bien »

Né sur les campus américains, le « politiquement correct » visait initialement à limiter les propos désobligeants et discriminatoires à l’égard d’individus ou de groupes dominés en raison du caractère minoritaire de leur identité. Mais cette surveillance a très vite débordé le simple cadre des paroles, pour investir le domaine de la pensée. Il a fallu non seulement s’exprimer « correct », mais surtout penser « orthodoxe ». Comment en est-on arrivé là ?

Genèse d’une dérive

La genèse de cette surveillance généralisée s’explique par l’éloignement de la perspective d’une émancipation collective des classes populaires. Prenant acte de cet échec, le progressisme idéologique s’est alors rabattu sur la nouvelle clientèle des minorités et des discriminés, discriminés en raison de leur sexe, de leur « orientation sexuelle », de leur provenance ethnique, de leur religion. Le Minoritaire a remplacé le Prolétaire comme nouvelle figure du Damné de la terre. Afin de le « protéger », il a fallu opérer un contrôle de tous les instants sur les paroles qui étaient tenues sur lui.

Ainsi est né le « politiquement correct », dont les codes contraignants sont passés dans la pratique courante du citoyen postmoderne. Ce dernier les a si parfaitement intériorisés, de même que les classes médiatique et politique, que toute censure extérieure est devenue inutile. Autrement dit cette stratégie langagière de défense des minorités, en devenant majoritaire, peut se faire passer pour anticonformiste tout en tenant dans le même temps le haut du pavé médiatique et politique.

Les yeux doux du Marché

D’ailleurs, la société libérale a eu d’emblée pour le politiquement correct les yeux de Chimène en l’adoubant aussitôt. Avec son flair infaillible, elle tout de suite détecté dans cette police mentale ce qui pouvait favoriser le règne de l’argent. En effet, en faisant passer au second plan le souci des travailleurs et de la pauvreté économique, le politiquement correct sert à merveille les intérêts du marché et de l ultralibéralisme. C’est ainsi que cet « enfant de la gauche » s’est mis au service, à son corps défendant, des élites, en faisant passer au second plan les préoccupations des classes défavorisées.

L’Oeil est dans le crâne et regarde chacun

Cette police de la pensée, nous l’avons intégrée à l’intérieur de nos têtes, de la même façon qu’une secte garde la main-mise sur sur ses adhérents, en les faisant consentir eux-mêmes à leur prison, en les poussant à peindre des meilleures couleurs les barreaux qui les coupent du monde, à dire « oui » de tout leur coeur à leur servitude. La tour de contrôle de cette police, c’est notre obsession de penser comme il faut !

L’Oeil scrutateur, qui surveille nos pensées et nos écrits, nous regarde à partir de nous-mêmes. C’est grâce, ou à cause, de lui que nous nous censurons, que nous nous retenons parfois de dire ce que nous pensons. Grâce à son concours, le règne de la Pensée Droite n’a pas besoin de Codex, de bureau de censure, de Saint Office, ou de supplétifs en chair et en os chargés de fermer les imprimeries clandestines.

Codes subliminaux

Bien sûr, tout le monde ne pense pas comme il faut. Tout le monde n’a pas encore intériorisé les codes du politiquement correct, ce qu’il est loisible de dire et ce qui ne l’est pas. Certains poussent même l’audace jusqu’à les transgresser sciemment ! C’est pourquoi cette police a toujours besoin d’adjuvants zélés et de délateurs.

Idéologie insaisissable qui ne possède aucun maître à penser bien identifiable. Il suffit de savoir qu’il ne faut pas mal parler de telle pratique, que telle réalité est tabou, que critiquer telle ou telle religion relève de la pathologie phobique, même si on ignore l’origine exacte de ces oukases subliminaux, a fortiori l’identité de ceux qui auraient pu les prononcer. Peut-être la mauvaise conscience européenne…

Un bon hallali pour l’exemple et assurer le … buzz

Bien sûr, la média-sphère peut décider d’inviter sur ses plateaux et sous ses sunlights, un contre-exemple. Pour l’exemple. Souvent avec l’arrière-pensée de maximiser l’audience, de feindre le pluralisme, de faire le buzz, et surtout de punir le contrevenant, en lui tendant une embuscade : deux ou trois contradicteurs se chargeront de polémiquer avec lui dans un débat pipé de bout en bout, avant qu’un hallali médiatique en bonne et due forme, ne termine la séance à son détriment. Histoire de faire comprendre à la population qu’on ne badine pas avec le bien-penser. Ou comment réussir le tour de force de pousser Morale et Audimat à s’étreindre. Surtout si le délinquant idéologique, excédé d’être ostracisé, finit de guerre lasse par faire acte de contrition devant un parterre médusé, et vient à résipiscence en confessant ses égarements passé dans un remake des procès de Moscou qui n’a plus les basses-fosses de la Tchéka comme théâtre, mais le talk-show d’une émission de télé.

Une police bien efficace en tout cas puisqu’elle n’a besoin d’aucun bras armé, si l’on excepte la menace d’une quarantaine médiatique pour les personnes publiques, ou la crainte d’un procès. Une police qui possède ses indics et ses dénonciateurs. Une censure d’autant plus redoutable qu’elle agit au nom du Bien.

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